La photographie est-elle encore un métier?

Le métier de photographe n’a sans doute jamais fait autant rêver qu’aujourd’hui.

Shanghai 2005 - Photographie Thierry Dehesdin

La photographie a toujours suscité un grand nombre de vocations. C’est une activité professionnelle qui est perçue comme étant à la fois:
– Artistique et donc plus réjouissante et plus valorisante socialement que la banque, la plomberie ou la grande distribution.
– Technique et donc plus rassurante que des pratiques perçues comme essentiellement artistiques telles que la sculpture ou la peinture. Cette pratique s’inscrit plus que jamais dans l’évolution de la science et de la technologie. Parce qu’elle suppose que l’on mette en oeuvre un certain nombre de compétences techniques, on a le sentiment que leur maîtrise en fait un “vrai” travail. L’idéologie dominante, en ce qui concerne l’employabilité, valorise la compétence technique sur la compétence culturelle ou le savoir-faire. La science inquiète lorsqu’elle tente de modifier le contenu de nos assiettes, mais elle rassure dans le contexte d’une formation.
– Rémunératrice car la photographie est présente partout. Dans tous les pays, sur les murs, dans les journaux, dans des livres, sur internet. Elle est utilisée pour vendre des biens et des services et est nécessaire à l’existence de la presse. Il faut bien qu’il y est des photographes pour prendre ces photos et on suppose qu’ils sont rétribués pour leur travail.

The Waibadu Bridge, Shanghai 2009, Photographie Thierry Dehesdin

La révolution numérique n’a pas changé son attractivité, bien au contraire, mais a totalement modifié le modèle économique dans lequel il s’inscrivait.
Comme toujours lorsqu’il y a une innovation, il y a un train à prendre. Parfois, c’est la nature même de son activité qui est menacée par le changement. Un géant industriel tel que Kodak qui tirait une part importante de ses revenus de la fabrication et du traitement des films et des papiers a été fragilisé parce qu’il n’a pas pu ou su s’adapter suffisamment rapidement à l’évolution du marché et à la disparition de son coeur de métier. Les photographes savaient qu’il leur faudrait s’adapter dans la douleur aux nouvelles technologies, mais la menace ne semblait pas comparable à celle qui pesait sur les entreprises historiques de la photographie. Remplacer un film par un capteur numérique, au-delà de la nécessaire formation aux nouvelles technologies, ne semblait pas de nature à menacer la photographie professionnelle dans son ensemble. Ils ne s’inquiétaient que de leur capacité personnelle à maîtriser ces nouvelles technologies, à sauter dans le train.
La question qui se pose aujourd’hui, c’est de savoir s’il reste de la place pour eux dans ce train.

On constate que le prix du marché pour une photographie n’a jamais été aussi bas. La survie économique d’un grand nombre de photographes est en cause. Pour reprendre un excellent article de Dominique Sagot-Duvauroux publié sur Culture Visuelle “la valeur marchande et non marchande produite par les images n’a jamais été aussi forte mais pour paraphraser Yves Michaud, cette valeur est de plus en plus à l’état gazeux.” Les fournisseurs d’accès à Internet, les éditeurs de logiciels, les fabricants d’appareils photo numériques, de téléphones portables, d’imprimantes dédiées à la photo etc. ont profité de ce formidable engouement pour une photographie dotée soudainement d’ubiquité grâce à la magie d’Internet, mais dans le même temps la valeur économique attachée à chacune des images qui circule sur Internet tend vers zéro. C’est une constatation que l’on pourrait d’ailleurs probablement généraliser à la plupart des créations diffusées sur le web. Mais la spécificité de la photographie tient à ce que cette baisse de la valeur marchande accordée par le marché à une image, se retrouve également dans les utilisations de la photographie sur d’autres supports que le web.

L’explication communément admise pour expliquer ce phénomène suppose que la facilité d’emploi des nouveaux appareils mettrait désormais la photographie à la portée de tous et serait à l’origine d’une concurrence déloyale des amateurs qui tireraient les prix vers le bas. L’explication me semble un peu courte. La photographie argentique n’était pas si difficile que cela, et inversement dès lors qu’il ne s’agit pas simplement de s’assurer que l’on a pas coupé la tête de son sujet au cadrage, la photographie numérique n’est aussi facile qu’on le prétend. L’enseignement de la photographie est d’ailleurs une activité en plein boom. La concurrence des amateurs a toujours existé et a toujours tiré les prix à la marge vers le bas. Mais cette concurrence n’a jamais empêché le marché de la photographie professionnelle d’exister. Les amateurs cherchaient également une rémunération pour leur travail, et ils commençaient par casser les prix pour se faire une place sur le marché, prix qu’ils augmentaient progressivement si le succès était au rendez-vous. La plupart des photographes professionnels ont commencé en tant que photographe amateur… Les clients, selon l’importance qu’ils attachaient aux images dont ils avaient besoin, allaient utiliser ces photographes “bon marché” ou préférer la sécurité de photographes plus établis.

C’est la dématérialisation des images et leur accessibilité par le net qui a fait exploser le modèle économique de la photographie. D’un seul coup, tout le monde pouvait proposer ses images au reste de l’univers. Ca a été simultanément le triomphe de la photographie et l’apparition d’un nouveau modèle économique qui ébranlait les bases même de la photographie professionnelle avec des acteurs économiques qui n’étaient pas motivés par le profit. Les internautes photographes participent au succès économique des fabricants de matériels, des providers comme des entreprises qui vont utiliser leurs photos pour leur communication, mais ils n’attendent pas des images qu’ils mettent en ligne sur Flickr ou sur des microstocks ( qui vendent pour quelques centimes d’euros des images tous droits cédés) une rémunération, mais une reconnaissance sociale.
Les premières victimes de cette concurrence ont été les photographes qui vivaient principalement de la cession de droits sur leurs images d’archives diffusées par des photothèques. Dans un modèle économique classique, je pense aux plombiers amateurs qui travaillent au noir par exemple, les professionnels s’en sortent par la qualité de leur prestation et aussi parce que même si le plombier au noir pratique une concurrence déloyale en ne supportant pas les charges d’un professionnel, il n’en travaille pas moins pour obtenir une rémunération de son travail. Là on a deux difficultés, d’une part quand bien même il n’y aurait que 1% des photos distribuées sur le net par des centaines de milliers de photographes qui mettent des centaines de photographies en ligne qui soient exploitables commercialement, cela laisse plusieurs centaines de milliers de photographies commercialisables. D’autre part, les auteurs de ces photographies ne sont pas dans une logique marchande et donc l’écart entre le coût pour l’utilisateur final d’une de leurs images et de celle d’un photographe qui vit ou essaie de vivre de la photographie est astronomique et suffit souvent à justifier l’emploi d’une photographie médiocre.

A coté de ce marché où la concurrence est frontale entre des acteurs qui cherchent une gratification économique et des acteurs qui cherchent une gratification sociale, il existe un marché que l’on pourrait qualifier de protégé dans la mesure où il ne s’agit plus d’utiliser des photos préexistantes mais de commander des images. On a besoin de réaliser des photographies à l’occasion d’un évènement ou pour assurer la promotion d’un individu ou d’un produit. On devrait retrouver le modèle économique qui préexistait à la révolution numérique. Des millions d’internautes seraient sans doute ravis de pouvoir immortaliser la sortie du conseil des Ministres, mais ne serait-ce que pour des raisons de sécurité, il n’y a qu’un nombre limité de photographes qui peuvent accéder à la cour d’honneur de l’Elysée et tant les supports de presse qui utilisent ces photos que les Ministres qui sont photographiés souhaitent être sur du résultat. De même, les grandes manifestations sportives n’auront qu’un nombre réduit d’emplacements choisis disponibles pour les photographes. La photographie en studio suppose un matériel et une expertise inaccessible aux amateurs et même dans la photographie sociale où la concurrence est plus frontale avec les amateurs, pour un évènement symbolique fort tel qu’un mariage, on souhaite le plus souvent disposer à coté des photos des copains du regard d’un photographe.
Malheureusement, ce marché est également touché, même si ce n’est pas dans les mêmes proportions. Le prix d’une photographie n’a jamais été réductible, comme dans l’industrie, à son coût de production.
Le prix d’une photographie c’est avant tout l’idée que s’en fait celui qui est désireux de la commander ou de l’acquérir.
Si l’on peut acquérir pour un ou deux euros une photo que l’on peut utiliser mondialement, sur tous supports, sans limitation dans le temps, comment ne pas trouver cher quelques centaines d’euros pour la réalisation du portrait d’un directeur commercial destiné à illustrer une plaquette? La pression est double. D’une part, un prix qui n’aura pas progressé depuis 20 ans est perçu aujourd’hui comme élevé alors qu’en valeur absolu, en raison de l’inflation, il est considérablement moins élevé, et d’autre part, on utilisera de plus en plus souvent des photos d’illustration là où auparavant on aurait commandé une création.

La concurrence est devenue féroce et tous les moyens sont bons pour éliminer les confrères comme le rapporte le dernier billet de “La grenouille”.

Alors la photographie va sans doute rester un métier, mais ce métier qui était déjà très difficile ne sera plus pratiqué que par un nombre extrêmement réduit de professionnels, dans des conditions économiques très difficiles.

Les associations professionnelles de photographes se battent pour essayer de réintroduire une logique économique dans ce marché dont seuls les réalisateurs d’images semblent exclus, mais je suis sceptique sur la puissance du législateur face à un phénomène de société.

Pour terminer par quelque chose de plus réjouissant que cet article:
Ever wanted to be a photojournalist?

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A propos de Thierry

Je suis photographe indépendant depuis 1981. Photographe publicitaire et industriel je travaille pour des agences de publicité et des entreprises. Mon site. J'ai également un autre blog sur Culture Visuelle.

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