Photographie interdite

De passage samedi au Luxembourg, j’ai été réaliser des photographies dans le quartier européen situé sur le plateau du Kirchberg. On y découvre de larges voies de circulation, fréquentées par peu de voitures et encore moins de piétons, qui séparent des bâtiments immenses et neufs conçus par des architectes qui ont rivalisé de créativité. C’est une sorte d’illustration visuelle de la puissance économique d’une Europe dont serait absente les citoyens. Et un terrain de jeu extraordinaire pour les photographes qui disposent en cet endroit d’un recul tout à fait exceptionnel pour des photographies d’architecture.
Je réalisais depuis un bonne dizaine de minutes des images de la Banque Européenne d’Investissement, lorsqu’un vigile est venu me signifier, poliment mais fermement, qu’il était interdit de réaliser des photographies parce que mon trottoir était un lieu privé qui faisait partie de l’enceinte du bâtiment. J’ai demandé alors si je pouvais réaliser mes photographies depuis le trottoir d’en face, mais il m’a été répondu qu’il était également interdit de réaliser des photographies depuis le trottoir opposé, mais cette fois-ci en raison des menaces terroristes qui pesaient sur tous les bâtiments européens.

Luxembourg city: The European Investment Bank building

Luxembourg city: The European Investment Bank building - Photographie Thierry Dehesdin


Le comportement du vigile a été très professionnel et totalement dénué d’agressivité, et j’ai été jouer un peu plus loin. Mais comme à chaque fois que je suis confronté à ce type de situation, je me suis demandé qu’elle était la raison profonde de cette interdiction. Dans la pratique aujourd’hui, l’interdiction de prendre des photographies semble être une mesure de protection particulièrement vaine. L’interdiction de photographier n’est pas de nature à gêner des terroristes qui pourront utiliser Mappy ou Google maps pour repérer les accès au bâtiment, et leurs téléphones portables pour filmer les bâtiments en HD en toute discrétion.
L’esthétique des bâtiments est en elle-même paradoxale. Ils ont été construits pour signifier par leur architecture spectaculaire et la transparence de leurs façades, la puissance économique et la transparence symbolique des institutions qu’ils hébergent. Ils sont faits pour être vus et admirés, alors que l’on entend dans le même temps les soustraire à la capture photographique de ceux qu’ils sont supposés éblouir.
Après le 11 septembre aux USA, des chasseurs d’images qui photographiaient des ponts situés au milieu de nul part ont eu des ennuis avec des shérifs locaux persuadés qu’Al-Qaida projetait une action de grande ampleur sur leur bourgade. Mais on était encore dans l’émotion suscitée par le drame. La chasse aux photographes était une sorte de catharsis, face à un sentiment d’impuissance et de colère.
Au Luxembourg, le vigile appliquait une consigne sans envisager un seul instant que je puisse préparer un attentat terroriste. Il ne m’a pas demandé mon identité; il n’a pas demandé à voir mes photographies; la police luxembourgeoise ne m’attendait pas à mon hôtel. Il y a quelques années, j’ai eu un problème du même ordre à Tokyo alors que je réalisais une photographie de l’ambassade américaine. Le temps que les appels à des renforts finissent par trouver un policier qui parle un anglais suffisant pour me signifier que la photographie était interdite en ce lieu, j’étais entouré par une trentaine de policiers. La situation était d’ailleurs beaucoup plus photogénique que la façade de l’ambassade américaine, mais je dois confesser que je n’ai pas osé utiliser mon appareil. Le paradoxe de cette interdiction, c’était cette fois que l’ambassade américaine est voisine de l’hôtel Okura qui possède quelques dizaines de chambres qui surplombent l’ambassade américaine avec une vue imprenable quelque soit l’heure du jour ou de la nuit.

Je vis assez mal toutes ces réglementations, plus ou moins sauvages et jamais matérialisées, qui visent à m’empêcher de photographier ce que l’on m’autorise à contempler. Je pourrais entendre l’argument sécuritaire s’il était recevable mais, en matière de sécurité, l’interdiction de la photographie relève plus de la symbolique sécuritaire que du principe de précaution. A l’heure de la multiplication des outils personnels susceptibles de réaliser des images fixes ou animées, ce n’est pas la captation d’image qui est devenue un acte contemporain aussi naturel que de téléphoner que l’on prétend interdire. Ce sont les photographies dont la réalisation suppose un comportement signifiant de façon évidente l’intention de leurs auteurs. Les photographies prises par des photographes. C’est une interdiction d’autant plus agaçante qu’elle n’a d’autre finalité que de permettre à l’institution concernée de manifester symboliquement l’intérêt qu’elle porte à une menace.

Des images du quartier européen

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A propos de Thierry

Je suis photographe indépendant depuis 1981. Photographe publicitaire et industriel je travaille pour des agences de publicité et des entreprises. Mon site. J'ai également un autre blog sur Culture Visuelle.

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